01.jpgOn sait tout de la suite, les différents propriétaires, les périodes sombres et la gloire... D'avisés gestionnaires comme les Croonembourg, au XVIIIe siècle, lui confèrent noblesse, rareté et prix élevé. Le prince de Conti lui donne son nom et l'installe reine des banquets raffinés parisiens. La Révolution la respecte. Un peu secouée tout de même, elle échappe à la vente par appartements et retrouve bientôt des protecteurs respectueux. La liste de ceux-ci est longue et ne nous apprend pas grand-chose de ce que l'on aimerait savoir... Quel est son secret ? Pourquoi 1 hectare, 80 ares et 50 centiares, soit 42 ouvrées en unités de surface bourguignonne, de terre et de cailloux, qui ressemblent beaucoup à la terre et aux cailloux d'à côté, donnent-ils ce vin que des générations d'amateurs, de fins dégustateurs placent au-dessus de tout ? Quand on a le privilège de goûter à la barrique la Romanée-Conti à peine née, après avoir dégusté Richebourg, la Tâche ou Echezeaux, excusez du peu, pourquoi cette émotion qui laisse sans voix et rend le commentaire superflu? On aimerait savoir, surtout, comment les pauvres moines de Saint-Vivant, qui ignoraient tout de l'œnologie moderne et des photos satellitaires, ont eu l'idée d'isoler cette parcelle-là plutôt qu'une autre. Qui le leur a dit ? romanee_conti.jpgComme on regrette qu'ils ne nous aient pas laissé un parchemin avec le récit de leurs expériences! Comment expliquer également que, malgré tous les bouleversements de l'Histoire et les changements de propriétaires, ses limites soient demeurées préservées? Son premier rang de vignes commence le long d'une petite route de vignerons, son dernier s'arrête au sentier des Raignots, large de 1,50 mètre, qui la sépare d'un autre grand cru, Richebourg. Dans sa partie basse, la Romanée-Conti a adopté, du temps des Croonembourg, deux ouvrées, une bande de terre de l'autre côté du sentier, en territoire Richebourg, suivant en cela l'inclinaison du sol : "La Romanée-Conti regarde le sud et au point de rupture avec Richebourg il y a un changement de pente léger vers le nord-est et donc une rupture géologique et microclimatique", commente Aubert de Villaine. Une exposition permanente aux premiers rayons du soleil, une présence d'argile très fine que l'on ne trouve pas chez les voisins, un drainage naturel parfait. Une adéquation subtile entre un raisin, le pinot noir, et un sol, un climat, une exposition, une alimentation en eau, la Romanée-Conti ne souffre jamais de la sécheresse. Tout cela déterminé, repéré par des années, des siècles d'observations. "Regardez les nuances sur les grands crus, dit Aubert de Villaine : l'exubérance de l'Echezeaux, le côté soyeux du Grand-Echezeaux, la Tâche, spectaculaire, qui tape du poing sur la table, surtout quand elle est jeune. La Romanée-Conti, beaucoup plus réservée, ne commence à être elle-même qu'à partir de 15 ans."

Long et délicat travail d'adaptation. Mais les hommes n'ont pas seulement observé, tri_a_la_romanee.jpgils ont aussi travaillé ces terroirs. On sait que depuis toujours les vignerons retiraient les pierres des parcelles. Ces pierres empilées sur les bordures constituaient des "murgers", qui ont disparu aux XIXe et XXe siècles, pour gagner de la place. Du temps des Croonembourg et du prince, la Romanée, dans ses parties les plus stériles, fut amendée de terre fine récupérée sur les plateaux. C'est peut-être finalement cela, le secret de la Romanée-Conti, un trésor comme celui du laboureur de La Fontaine ou, comme le disait plus prosaïquement le grand géographe Roger Dion : "A la vérité, la qualité du produit de la vigne est le fruit d'un long et délicat travail d'adaptation, que l'homme conduit différemment suivant la nature des milieux qui s'offrent à ces entreprises." Parcelle repérée, isolée, et surtout travaillée, sublimée par des hommes discrets. Aubert de Villaine en perpétue la modestie : «Rien de très exceptionnel pour nos vinifications. Nous sommes d'une simplicité biblique. On ne cherche jamais à forcer. Il n'y a que le tri qui est perfectionniste et demande énormément d'attention et de soins. Il faut placer le raisin dans la bonne direction et ne pas intervenir. Dès qu'on intervient en cuverie, on sait que l'on fait baisser la qualité. On peut, en intervenant, obtenir plus de couleur ou de tanins, mais on perdra le charme !»

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS – Jean de La Fontaine

Travaillez, prenez de la peine
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'août.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le Père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.