Typicite1.jpg Notre ami le Schulmeister avait décidé de nous emmener sur des chemins de traverses, nous fait boire, à l'aveugle, des vins de sa caverne à malice, pour nous balader dans des contrées rarement explorée. Au festival de l'atypicité, on commence par un Champagne que je qualifierais de… typique. Chez Bollinger, on fait pas dans le bizarre, le Cuvée Spéciale, c'est carré, un brin vineux et très bon. La suite est intrigante, on patauge allègrement, c'est oxydatif, rosé, ça me fait penser à un vin d'amphore de Josko Gravner, c'est assez bon, mais aussi assez étonnant. Un Muscat Herrenweg 2008 de Zind-Humbrecht!!! Où est passé le fruit croquant du Muscat, 3 ans et une oxydation aussi importante? Je goûte tous les ans au domaine depuis pas mal de temps et je n'avais jamais constaté une évolution aussi rapide. Vinif? Bouteille? Quelque chose m'échappe! C'est pas parce que c'est bio, que c'est bon, c'est pas parce que c'est un grand vigneron, que c'est pas raté. Après un muscat oxydatif, voilà un Savagnin pas oxydatif, ouillé qui disent du côté jurassique. J'avais déjà goûté ce vin plusieurs fois, là, je me suis noyé dans le Savagnin… Les Chalasses Marnes Bleues 2007 de Jean-François Ganevat, un excellent Savagnin. Pas grand-chose à dire sur le Meursault Santenots 2007 du Marquis d'Angerville, certains parmi les Soiffards, trouvent ce vin admirable, il doit me manquer des infos, je trouve cela bon, voire très bon, mais très différents et loin des meilleurs Meursault que je connais. On termine l'apéro par un Chardonnay 1998 de Ridge. Sauf chez Valette, le Chardonnay oxydatif n'est pas ma tasse de thé. D'autant que là, c'est pas vraiment recherché et maîtrisé.

Un instant, on croit avoir trouvé la clé de l'école du Schulmeister, une doublette que Le Cénobite errant place de suite en Beaujolais. Les Morgon 2009 de Marcel Lapierre et Jean Foillard sont très différents et surtout, ne sont pas vraiment les archétypes du Beaujolais actuel, plutôt des exemples que les autres devraient suivre. La récré aura été courte, pour les deux suivantes, c'est le grand plongeon, on part du côté de la Loire, Chinon même, Bourgueil, pourquoi pas, cabernet franc, Typicite2.jpget pourquoi pas un irouleguy? Si le premier est un brin tendu par sa ligne acide (c'est un euphémisme) et une matière… dépouillée … (de combien?), la seconde est plaisante malgré des tannins saillants. Un Nuits Saint Georges 2008 de Pacalet et un Volnay 2007 des Comtes Lafon! Et ben mon cochon… Bourgogne!!! Un Nuits dépouillé et un Volnay saillant, pas vraiment des archétypes. On doit tous avoir les papilles fusillées à la nitroglycérine. Pas un instant cela nous est venu… Un peu sur le deuxième… mais à peine. Heureusement, il y a les Italiens… Deux transalpins très typique et sèveux… Un Langhe 2003 de Lucas Roagna et un Barbaresco Cottà 2007 d'Andréa Sottimano. Vite découvert et vite bu, c'est un signe. Rien de mieux que des belles Italiennes pour vous redonner le moral et nous remettre d'équerre. La suite sera plus facile, un excellent Prieuré de St Jean de Bébian et un classique Marie Beurrier 2000 de fantasque Henri Bonneau. La suivante, j'avais trouvé le vigneron rien qu'en mettant mon nez sur la carafe. Rusden, évidemment, Sandscrub 2001, royal, grandiose, grandissime comme la Véga Sicilia 1991 qui a suivi mais qu'on n'a pas reconnus. Il n'y a que les étrangers qui sont capable d'être typique? Dans la famille atypique, je voudrais un Deiss. Un Mambourg 2005, un complantation très minérale, cistercienne et surtout excellente. On termine par un Sauternes, rien de plus reconnaissable qu'un Sauternes, un très beau Fargues 2001, aucune surprise pour clore ce festival de l'atypicité.

Le dictionnaire de la langue du vin nous dit que la typicité est un "Ensemble de qualité originale d'un vin résultant du cépage, du terroir et des techniques de vinification. Lorsque le vin obtenu dans la zone géographique correspond aux critères gustatifs reconnus par la profession pour ce type de vin, on dit alors qu'il a la typicité. Mais cette notion de typicité est assez abstraite, assez floue! Elle n'est que rarement décrite avec précision pour un cru donné. Typicite5.jpgElle est fondée sur l'impression qu'en donnent les professionnels du cru, les connaisseurs ou les spécialistes. Elle se transmet curieusement de génération en génération, avec parfois des évolutions en fonction des circonstances, des modes. C'est en fait l'usage qui consacre cette notion de typicité. Elle sous-tend également une notion d'originalité." Typique et original, c'est original comme concept et pas vraiment typique! Autrement dit, la typicité, c'est le consensus de la profession dans un lieu donné et ce dernier pousse à la standardisation. On fait même des études scientifiques sur la typicité des vins. Dans les décrets d'appellation on prévoit même que le vin doit être typique pour recevoir l'agrément. La typicité devient objet de loi. Dans un Décret du 2 novembre 2006 définissant les conditions de production des vins de pays des Gaules, l'article 4 stipule que le vin doit être typique du cépage. C'est signé de la main du premier ministre de la France! La typicité est gravée dans le marbre, dans les ors de la république! Les décrets, le bœuf mironton et le droit d’asile sont trois névroses typiquement françaises. Et certains disent que la typicité est un défaut, pire, qu'elle n'existe pas! Blasphème! Le mot typicité est un néologisme, il a été admis dans les dictionnaires en 1993. Au début des AOC, on parlait d'authenticité ou de qualité. Typicite6.jpgMais alors, si la typicité est une qualité, est-ce que l'originalité est un défaut? Comment concilier les deux? Si la typicité et l’originalité des vins sont parmi les conditions indispensables pour que l’INAO décide d’étudier un dossier d’accession, le débat est posé, le vin doit être original ou typique, c'est pas vraiment la même chose… Et que devient la typicité après quelques années de bouteille? Il ne vous est jamais arrivé de confondre un vieux Barolo et un vieux Bourgogne, un vieux Rioja avec un vieux Margaux?

Nous savons tous que sur une même appellation, nous pouvons rencontrer des vins très différents les uns des autres et que la clé d'entrée, c'est le vigneron. L'AOC est un gage de qualité, un repère pour le consommateur. Le problème, c’est que ce qui est "qualité" pour le consommateur, n’est en fait que le vin qui correspond à son goût, il le considèrera alors comme "de qualité". Puisque sur une même appellation nous trouvons des vins au goût, aux arômes, à la texture et structure différents, qu’est ce qui détermine l’AOC ? La typicité? Mais comment savoir si un vin est typique de l’appellation ou non ? C'est même le cœur du débat, si une AOC ne reflète pas une "typicité" alors à quoi sert notre réglementation bâtit sur la notion de terroirs? Typicite3.jpgLe vin doit être typique ou de qualité? Quelles sont les contrôles organoleptiques qui les définissent? Comment définir la typicité d'une appellation? Quand on constate des incohérences de un système, c'est qu'il est obsolète… Si la typicité d'une AOC devait être déterminée, à partir de profils sensoriels types, ou de grilles standards, comme cela se fait dans l’industrie ou chez Coca-Cola, on devrait s’inquiéter des conséquences, telles que la standardisation ou l’industrialisation outrancière du vin. Typique oui, original, oui, standard, non. Un instant, je me sens envahi par un certain paradoxe… D’un côté, je prône la typicité du vin et de l'autre je milite pour l'originalité, la diversité dans le vin. Peut-on envisager que la typicité laisse un peu de place à la diversité? Pourrions-nous définir un vin à partir d’une base commune, mais avec une tolérance aux particularités… Après tout, le cas des vins du Beaujolais nous montre la possibilité de conjuguer ressemblance et différence au sein d’un même groupe, et c'est les deux Beaujolais, très différents, qu'on a découvert le plus vite. Un vin peut-il être refusé par son AOC parce qu'il n'a pas la bonne couleur, les bons arômes ou le bon pourcentage de cépages, alors qu'il est exceptionnel; un vin peut-il être accepté dans son AOC alors qu'il est imbuvable, mais conforme au cahier des charges? Mais là-encore, qui définit ce qui est un défaut… Il est parfois préférable d'avoir un très gros défauts plutôt que de toutes petites qualités. Où sont les œnolimites.

Comme disait un centriste Normand de mes amis, personne n'est parfait, "quand c'est compliqué, c'est pas simple". J'ajouterai, "quand c'est bon, c'est bon". Stop à la chasse aux "atypiques", laissons leurs une chance, il ne faut pas détruire la différence, elle fait notre "exception culturelle". La typicité, ça rassure le chaland, l'originalité déroute. Pour découvrir et progresser, il fait accepter de voyager et de quitter le confort du commun. Bon voyage… au pays du bon vin…