Mathieu Kassovitz fait l'autopsie d'un massacre à travers les souvenirs du capitaine Philippe Legorjus, chef du GIGN. Envoyé avec ses hommes en Nouvelle-Calédonie pour dénouer la situation. Sur une ile où coexistent une administration française et des chefferies traditionnelles, le GIGN va, à peine arrivé, se heurter à des vents contraires. L'armée, déjà sur place, qui veut en découdre, le FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste) qui lâche les preneurs d'otages, les villageois qui veulent la paix, et surtout, l'antagonisme au sommet de l'Etat entre François Mitterrand et Jacques Chirac, tous deux candidats à l'élection Présidentielle. En pleine cohabitation, l'Elysée et Matignon, Mitterrand et Chirac se livrent au jeu de la manipulation. De plus, Jacques Chirac préparait la libération des otages du Liban. Une affaire inévitablement polluée par le déroulement de la campagne électorale et qui va conduire à certains coups politiques.

ordre_et_morale2.jpgMitterrand a-t-il encouragé les preneurs d’otages? A-t-il voulu couper l'herbe sous le pied de Chirac? Chirac, Premier Ministre à la manette, refusant qu'une petite minorité dicte sa loi, a-t-il préféré la force à la discussion pour en tirer profit politique? A-t-il voulu couper l'herbe sous le pied de Mitterrand en dépêchant Bernard Pons sur place? Bref, on l’a compris, les tensions sont dures, les antagonismes difficilement réductibles et la prise d’otages devient une affaire d’État qui peut faire gagner ou perdre une élection. Négocier ou donner l'assaut. L'armée et le GIGN va donner l'assaut. À la fin des opérations, très confuses, les 23 otages sont libérés sains et saufs. Mais deux militaires auront été tués ainsi que dix-neuf preneurs d’otages. Quelques jours plus tard, la presse (Le Monde, Libération, AFP) établit que plusieurs militants Kanaks auraient été abattus après leur reddition. Les conditions de leur mort, qui font encore aujourd’hui polémiques, feront écrire plus tard à Jean-Pierre Chevènement, devenu ministre de la Défense après la réélection de François Mitterrand et auquel celui-ci a demandé une enquête, qu’elles constituent "des actes contraires à l’honneur militaire". Qui a raison et qui a tort? Difficile de dénouer cet écheveau, noyé dans un labyrinthe et plongé dans un panier de crabe. En effet, même si ce film s’appuient sur des faits réels, ils n’en restent pas moins une œuvre de création et donc, de fiction.

"Le pire n’est jamais sûr. Le meilleur est toujours improbable. C’est pourquoi il faut des prophètes de l’impossible pour faire advenir le souhaitable". Cette réflexion d’Edgar Morin, va comme un gant à Mathieu Kassovitz, ce cinéaste qui s’était perdu avec des films d’esbroufe un peu faciles, mais qui revient en force avec l'Ordre et la Morale. C'est sur la forme que Mathieu Kassovitz est impressionnant. Maîtrise des mouvements de caméra, ordre_et_morale.jpgréalisation extrêmement soignée et précise, Mathieu n’est pas si loin du talent d’un Kubrick ou d’un Coppola lorsqu’il filme l’enfer et l’horreur de la violence militaire, Discours utopiste ou pas, manichéen ou pas, on sent planer l'ombre d'Apocalypse Now et de Platoon. La référence se fait même délibérément explicite lorsque l’on entend le son des pales d’un ventilateur suspendu au plafond se confondre avec celui des hélices des hélicoptères… les effets spéciaux et la musique renforcent le sentiment d'oppression, d'étau qui se resserre. D'un strict point cinématographique, le film est réussi. Mathieu Kassovitz s'est attribué le rôle de Legorjus, qu'il montre comme un juste soucieux de faire prévaloir le droit contre la force. C'est par son prisme que l'on découvre les preneurs d'otages emmenés par Alphonse Dianou, idéaliste presque mystique. Mais avant cela, il nous faudra passer par le prologue, qui expose l'affrontement final, l'attaque de la grotte d'Ouvéa, dont les sons parviennent distordus à un narrateur, dont on entend la voix. Un procédé du cinéma spectaculaire américain, déjà vu dans la ligne rouge de Terrence Malik. L'Ordre et la Morale dépeint parfaitement les mœurs militaires. Le portrait de la grande muette n'est pas complaisant, loin s'en faut. L'armée Française a même refusé de participer au film, après avoir lu le scénario. Le film nous plonge dans les dix jours précédents le massacre, la recherche du dialogue par le GIGN qui s’oppose à la méthode forte et expéditive de l’armée, les enjeux politiques, la désinformation à outrance et l’aveuglement médiatique… Tout cela en 2h15, une démonstration redoutable d’efficacité.

Le film se veut cérébral, éminemment politique et rappelle combien la vie humaine ne pèse parfois presque plus rien comparé aux enjeux politiques que sont ceux d’un scrutin électoral. L'Ordre et la Morale ne fait pas toujours dans la finesse et la subtilité, c'est aussi ce qui fait sa force, le prisme de Mathieu Kassovitz grossit les faits pour faire résonner un appel à la vérité, dans la dernière réplique du film, qui s’entend comme la signature d'un grand film, "Si la vérité blesse le mensonge tue !" A méditer à quelques heures d'une autre élection présidentielle.


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La critique de yannick Dahan



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