Rendons à César ce qui appartient à Schulmeister. C'est lui qui m'en a parlé en premier. Comme il est plutôt difficile, le bougre, j'ai attendu la sortie Blue-Ray, pour me faire mon idée, conscient que pour oser un blockbuster aussi hollywoodien que chimérique de 2 plombes, un nouvel Avatar, dont le thème central serait la recherche de Dieu et une allégorie sur la nature, fallait pas avoir des balloches de ballerine Taïwanaise. Passé la petite intro, donc, on se laisse très vite embarquer dans ce conte de fée qui raconte l'histoire de Piscine Molitor Patel, dit Pi, un jeune Indien hindou-chrétien-musulman, né à Pondichéry au début des années 70, au cœur de l'ancienne colonie française. Le malheureux s’est fait appeler "Piscine Molitor" par un oncle qui, naguère, trouva en l’espace aquatique parisien un berceau de foi mais pourrira l'enfance du garçon avec un prénom idiot. Odyssee_Pi_3.jpgSon père est propriétaire du zoo de la ville, certains événements conduisent bientôt la famille Patel et le zoo à quitter l'Inde pour tenter leur chance au Canada. Une violente tempête fera chavirer le navire, laissant Pi seul sur un canot de sauvetage avec un orang-outan, un zèbre, une hyène et Richard Parker, majestueux tigre du Bengale, baptisé ainsi à la suite d'une erreur administrative… Très vite Pi et le Tigre vont rester seuls, et ainsi, débute l'étrange aventure d'un jeune indien qui va devoir apprendre à survivre au beau milieu la mer, sans se faire dévorer par un tigre dont l'instinct de prédateur est décuplé par la faim et la peur.

Les enjeux sont élémentaires, comment survivre, contre la nature, contre la faim, contre une bête féroce, contre la folie et le désespoir. Ang Lee arrive à nous entraîner dans cette odyssée imaginaire, dans les profondeurs d'une plongée artistique, sans nous perdre en mer. Chaque image est travaillée, sans tomber dans l'esbroufe d'Avatar, sans recherche d'ostentation. Tous les plans sont presque trop beaux pour être vrais, mais sommes-nous pas spectateur d'un récit onirique? Peut-être bien que le narrateur enjolive son histoire, peut-être bien que le film enjolive la mer, réfléchissante et magnifique, enjolive la chaloupe, comme suspendue entre mer et ciel, le tigre virtuel, plus vrai que nature, la baleine phosphorescente, le banc de poissons volants, l'île aux suricates, le nasique pas naze, les couleurs étonnantes, les lumières admirables. Peut-être bien que le tigre n'est que l'invention de Pi, un compagnon imaginaire pour ne pas sombrer dans la folie. Odyssee_Pi_2.jpgPeut-être bien que "cacheton Gérard Depardieu" fait une apparition. Peut-être ou peut-être pas… La force du film? Grâce à la narration faite par le protagoniste à l’âge adulte, tout suspense quant à sa survie est hors champ et permet au spectateur de se concentrer sur le véritable mystère, mais que devient Richard Parker?

A la fois compagnon et farouche assaillant, le tigre force Pi à multiplier les stratagèmes pour cohabiter au milieu d’un océan désespérément vide. La confrontation entre le tigre numérique et Pi est saisissante de réalisme. La partie ou Pi tente de garder le tigre en vie est désarmante. Toute la complexité de la relation homme-animal en quelques plans. Pour survivre, il est indispensable d’avoir la foi, de croire, de garder espoir en se rattachant au divin. Mais quel Dieu? L’intelligence d'Ang Lee est de ne pas répondre à cette question, pour toucher à l’universel. La foi seule, mise à l'épreuve, débarrassée de tout dogme. L'Odyssée de Pi est une sorte de "Big Fish", une réflexion écolo-mystico-religieuse sur la foi, une histoire plus intelligente que la moyenne des scénarios actuels. Le cinéma redevenu fantasmagorique. Une féerie pure, transfiguré par la technologie, magnifiée par le talent d'un grand réalisateur, qui, dans la scène du naufrage, nous laisse le souffle coupé. L'Odyssée de Pi est une pépite, une leçon de cinéma, un véritable phénomène, visuellement splendide, intelligent, le genre de film qui vous reste dans la tête pendant longtemps. Ang Lee nous drague avec adresse et met, encore une fois, un tigre dans le moteur de son cinéma.