Après le verre de champagne réglementaire, un petit Pouilly-Fuissé pour pousser le "Foie Gras de Canard à la Gelée Pinot noir" et "l'Omble Chevalier Poêlé à l’Anguille Fumée et Foie de Canard", on décide de goûter la fameuse et mystérieuse bouteille sur le "Navarin de Saint Pierre et Moules au Safran" en attendant la "Piccata de Chevreuil Sauce Grand Veneur". Cote-Rotie.jpgEn plongeant le nez dans mon verre, la seule certitude que j'ai, c'est d'être dans le doute. Quel piège, c'est gredins, m'ont-ils tendu? Personne ne le sait avec certitude, et surtout pas moi. Je suis aussi concentré qu'un pentathlonien oeno-post-moderne prêt pour disputer les dix épreuves du dégustateur de fond, à savoir, aviron, puisque ramer est mon credo, lancer de phrases pipotronnées, roulade de poncifs, épreuve de commentaire enthousiaste sur des VBB (Vieux Bordeaux Bouchonné) et quelques autres tirées au sort le matin même. Ce qui est sûr, c'est que la robe grenat de ce vin, les tons clairs, les reflets orangés sur le disque trahissent l'âge de la dame. On n'a pas affaire à une pimpante jeunette. Ça, c'est sûr. Le nez confirme l'œil, des arômes, un rien désuets, de vieux vins, légère réduction, notes de sous-bois et de roses fanées, délicieuses et délicates impressions de syrah à l’ancienne, douces impressions de cassis, de mûre, de poivre et de pivoine. Même un peu de poivron pour me faire douter et envisager un piège et un improbable changement de contenant. La bouche possède une vigueur musclée, accompagnée d'une élégance incroyable, grande fraicheur, fruité étonnant, acidité mordante, à la limite, tannins poudreux, des notes de suie, d'encre et d'épices douces, de cannelle et une pointe d'austérité en finale, ce qui n'est pas pour me déplaire. Une bouteille qui a atteint son apogée, peut-être même, l'a-t-elle légèrement dépassé, mais le plaisir est encore grand. Une certitude, vieux Rhône septentrional. Hermitage? Chave? Côte-Rôtie? Minéralité, Schiste! Après, la découverte est plus une question de psychologie que de dégustation pure. Il y a quelques mois déjà, j'avais, avec Didier le caviste, presque immédiatement reconnu une Côte-Rôtie 1990 de Jean-Paul Jamet, une appellation et un vigneron, pour qui j'ai une sympathie particulière. Les grandes Côte-Rôtie ont, sur moi, une attraction spécifique, j'aime le côté sanguin, animal et fruité de la Syrah des vins de Vienne, en particulier pour la fille brune du seigneur de Maugiron, cette côte Brune de schiste, riches en oxydes de fer qui confère aux vins, un supplément de couleur, de corps et de minéralité. Cette Brune, plus nordique et plus froide que sa sœur la blonde, qui est plus souple et plus avenante, mais moins profonde. Une vieille Côte-Rôtie, je n'ai que peu de doute, Jamet, Rostaing, Guigal, Landonne pour ce côté Schiste et graphite? Les dernières gouttes du divin breuvage accompagneront le "Chaud Froid Moka Rhum" avec le souvenir d'une négociation au sujet d'une Côte Brune 1983 de Jean-Paul Jamet, que je n'ai pas encore bue, qui dort dans ma cave, et qui, si je l'avais ouverte, devrait beaucoup ressembler à ce que je viens de boire. Le repas se termine, une symphonie subtile et créative, une cuisine gustativement intéressante, un service parfait et discret, un restaurant étoilable, indiscutablement.

Il est temps de savoir, parfois, le vin ne se livre qu’à ceux qui le reconnaissent, la psychologie, la mémoire des achats, des discutions, peuvent aussi influer le jugement, et donner quelques précieuses indications, au pays des aveugles, le borgne est roi! Effectivement, c'est une superbe Côte Brune du Domaine Jamet, 1983, encore vinifié par Joseph Jamet, une vieille dame qu'il faudra préserver de l'oxydation, mais qui possède encore de bien beaux atouts. Jeunes ou vieux, les vins du domaine Jamet nous offrent toujours un vrai bonheur de dégustation, ne saturent jamais, ne fatigue pas nos papilles. Des vins qui témoignent d'une région, d'un terroir où l’homme est têtu, la vigne est coriace et la nature est belle, comme la générosité des Soiffards.