ceps1.jpgIl y a une dizaine d’années, j'ai rencontré un Margaux magique, un Bel Air Marquis d'Aligre 1986, un BAMA, des initiales pour initiés! Pour la première fois, un Bordeaux me faisait de l'effet et attisait ma curiosité. Sa couleur, son bouquet et sa texture si particulière, m'avaient ému. Il y a deux ans, lors de mon dernier passage dans le Médoc, je désirais déjà rencontrer M. Boyer, le propriétaire de BAMA, mais la rencontre n'avait pu se faire. Vous me connaissez, je suis un obstiné congénital, je ne lâche jamais l'affaire. Me voilà donc près de Soussans, ciel gris, paysage lunaire, au milieu du Médoc, sur un terroir exceptionnel, extrêmement gélif (1), à Virefougasse, à la fois au centre de tout, mais au milieu de nulle part. Avec un ciel si bas qu´il fait l´humilité, avec un ciel gris qu´il faut lui pardonner, Brel aurait surement accroché avec cet homme et avec ses vins. Un conseil, pour accrocher avec Jean-Pierre Boyer, mieux vaut ne pas avoir vendu son âme au grand Château Médocain, et mieux vaut n'être pas pressé par le temps et son iPhone. "Vous avez un Smaaaartphone vous … et la voiture qui va avec? Aujourd'hui, il faut avoir ça pour exister. Maison_BAMA.JPGMoi, je suis perdu dans un monde qui n'est plus le mien"…Le décor est planté! L'homme annonce la couleur de suite: "je vais parler beaucoup…" Il cause, oui, mais c'est pour la bonne cause. Dès les premières minutes, on comprend que l'homme n'est pas ordinaire, rencontrer Jean-Pierre Boyer, ça vous remet l'église au milieu du village de Margaux. Il parle de son tracteur des années 40, de sa voiture de 25 ans, de sa machine à écrire des années 50, de son égrappeuse, de cette bâtisse séculaire, de ce monde qui va trop vite pour cet homme qui prend le temps de vivre, qui vit au rythme de sa vigne, de ses ceps centenaires, peut être pré-phylloxéra, franc-de-pied. Des ceps torturés, parfois provignés, dans son cabotin où il connait chaque pied comme sa poche. Il les connait d'autant bien qu'il les soigne depuis 1947, son père a acheté les vignes après la guerre, le jeune Jean-Pierre a participé aux millésimes 47, 48 et 49 avant de vinifier son premier millésime tout seul, en 1950. Il en est donc à son 65é millésime, "ça me fait comme une petite expérience, non, vous me comprenez..?" On est là depuis plus d'une heure et on n'a toujours pas parlé de vin, il relance constamment la discussion par des "et vous en pensez quoi..?", comme pour vous faire participer à sa jubilation. Tout cela devait être dit et fait pour mieux comprendre le reste.

vignes.jpgLa vigne est complantée naturellement, "quand il fallait remplacer un cep, mon père prenait ce qu'il avait sous la main, du Malbec, du Cabernet, du petit Verdot, vous me comprenez...." Ici, l'assemblage se fait dans les vignes, puis direction le cuvier ciment où les vins resteront au moins 3 ans avant la mise. Il y a longtemps, Jean-Pierre Boyer a testé l'élevage en fûts bordelais, mais, depuis le milieu des années 1950, il est revenu à ses grandes cuves de ciment. Jean-Pierre Boyer est un minutieux, chaque opération est faite avec réflexion, avec soin et avec patience. Le résultat: des vins qui défient le temps, le 1970 est toujours en très grande forme, comme son créateur. Jean-Pierre pourrait parler des heures, d'ailleurs, il parle des heures, de ses machines, de son embouteillage lent, une lenteur qui exaspère ses voisins mais qui est bénéfique à ses vins. Elle permet de laisser aux bouchons le temps de se remettre doucement de leur compression et de boucher parfaitement la bouteille. Et ses bouchons carrés, il faut avoir vu ses bouchons carrés. Jean-Pierre Boyer vit dans un monde qu'il s'est fabriqué de toute pièce, où il se sent bien, en harmonie avec la nature, en phase avec sa nature, avec ses amies les bêtes qui peuplent ses vignes et son chai, ses copines ailées et alliées qui gardent sa cave et ses "murs" de bouteilles, loin du tintamarre de la ville. A BAMA, pas de demi-mesure, ou c'est bon pour un Marquis d'Aligre, ou ça part au négoce, pas de second vin et seuls les beaux millésimes sont mis en bouteille. bouteilles.jpgIl n’existe pas de 91, de 92, 93, 94 et 1997! BAMA, c'est le seul grand cru exceptionnel de Margaux, une mention qui n'a plus court, mais qui continue à être affichée sur chaque bouteille, par une sorte de dérogation, de pirouette dont Jean-Pierre Boyer a le secret. Son 2012, encore en cuve, fera un grand vin au fruité magnifique, avec de belles notes florales et une finesse tannique incomparable de ce côté de la Gironde. Bel Air ne manque pas d'air et ne ressemble qu'à lui-même. Ne demandez jamais lequel il préfère, "ce sont tous mes bébés et un père aime tous ses enfants… On a même tendance à s'attacher à celui qui a connu la difficulté, le plus chétif … celui qui demande plus d'attention…". Sur la typicité de ses vins, il s'en amuse et ironise, sur les commissions d'agrément: "vous le trouvez trop boisé mon vin… pas trop phénolé…? Sur les millésimes qui ne feront pas de BAMA : "Je n’aime pas voir partir mes vins comme ça, je les ai abandonnés, en vrac, il y a de moi dans ces vins… "; Et ce n'est pas du cinéma. "Moi qui n’ai jamais changé, et figurez-vous que je suis devenu aujourd’hui le Margaux atypique, le Margaux défendu!". Oui, ce Margaux, il est "Défendu d’en laisser", c'est même gravé sur les anciennes bouteilles. Le marquis d'Aligre, qui était déjà un original, ne souffrait pas que son vin aille dans le commerce. Tout entrait dans sa cave et n’en ressortait que pour sa table. Quand arrive le moment de la commande, il vous lance : "vous avez une recommandation de l’Élysée ou au-moins de Matignon..?" C'est de l'humour, évidemment!

cave.JPGAvec Jean-Pierre Boyer, on passe de cabote en cep centenaire, de Baudelaire à Victor Hugo, de Parker à son Père, de chabrot à Chabrol, de 1758 à son loup de cheminée, de Bettane au bessanier, de Bonneau à Reynaud, du coq à l'âne, puisque c'est sa nature. Jean-Pierre Boyer est un iconoclaste flamboyant et volubile, un homme attachant, idéaliste, plein d'humour et de vitalité aussi agile intellectuellement que physiquement, un humaniste un rien philosophe qui a la foi et la flamme qui brûlent toujours. Il parle par circonvolutions, il prend des détours, d'ellipse en litote, il semble s'égarer mais il retombe toujours sur ses deux pieds bottés. Toutes ses petites histoires, ses grands pans de mémoire, dessinent des arabesques mais finissent par se rejoindre et former un ensemble homogène et harmonieux. Je ne sais pas si c'est un dépressif joyeux ou un optimiste inquiet, chez lui, la norme, c'est qu'il n'y a pas de norme, mais, en graves, rien n'est grave. C'est surtout un terrien, un paysan doté d'un solide bon sens du même nom. C'est un homme humble, généreux, authentique et sincère, qualité rare dans cette région parfois, et même souvent vaniteuse. Ses vins sont à son image, uniques, anachroniques, indémodables puisqu'en dehors des modes, atypiques puisque trop typiques d'un grand Margaux. Certains le prennent pour un fou, un fou tout court ou un fou génial, peu importe. Pour ma part, j'ai passé un moment extraordinaire avec un homme extraordinaire. Une rencontre comme on en fait peu dans sa vie d'homme, et encore moins dans sa vie de dégustateur. Un homme qui m'a réconcilié avec les vins de Bordeaux, un homme proche des grands châteaux mais loin de leur philosophie, que dis-je, de leur approche "marketing", aussi proche, mais tellement loin, qu'est-ce qu'on se sent bien. À l'heure où le négoce bordelais fait le millésime du siècle tous les ans, puis déverse ses sorties primeurs à des prix indécents, je peux vous assurer que cette simplicité-là me touche profondément. JeanPierreBoyer.jpgComment se fait-il que si peu de professionnels ne défendent les valeurs uniques de ce vigneron et de ses vins qui prennent à contrepied l'immense majorité de la production Bordelaise. Peut-être parce qu'il ne satisfait pas les buveurs d'étiquette, qu'il ne porte pas en lui les canons d'un assemblage "marketing". Non, c'est sûr! Mais, cet homme, comme ses vins, a une âme, du caractère, il n'est pas prétentieux, il est simplement bon! Cet homme est un artiste pur jus, un penseur libre qui a fait ses choix et qui les assume avec fierté. Il n'a pas succombé aux sirènes de la renommée, à l'argent facile, au dieu "Dollar". C'est un monument qui a résisté à un système qui l'a marginalisé. Il a fait face, il a respecté son terroir, il a perpétué le rêve de son père et, aujourd'hui, il imagine toujours le vin du passé, mais pour le futur… "Et vous, vous en pensez quoi......?"

(1) Gélif, gélive: Qui se fend, se désagrège sous l'effet du gel, en raison de l'eau qui s'y est infiltrée.