2-guillaume_sorbe.jpgC'est parti, un silence aussi lourd que l'hérédité d'un banquier corse et épais comme la conscience d'un huissier, s'établit dans la pièce. Comme disait un cul de jatte de mes relations, c'est le branle-bas en cave, va falloir assurer, il y a plus d'une centaine de quilles estampillées "écurie vinefera" qui attendent sagement. Même si je subodorais que prendre des notes dans une journée comme ça, c'était un peu comme nager avec des santiags, pourtant, j'en ai vu d'autres, je me connais depuis longtemps et je peux me fournir des références, j'ai pris 16 pages de notes, 400 lignes, mais je ne vais pas vous infligez cette lecture plus chiantes qu'un livre de Bernard-Henri-Levy-Strauss, je vais vous résumer la situation. On commence en douceur, un nouveau projet qui prend forme. Un Pouilly Loché, frais, sur les fruits blancs, un St Véran, très fruité et intense, un superbe Vinzelles, fin et élancé et un Fuissé plus fermentaire. Une série sans souffre, peu de bois avec une gestion fine de l'oxygène. Fabien nous explique l'importance de l'oxygène, le pire ennemi du vin, mais indispensable à son vieillissement. Une relation paradoxale que Fabien Duperray cherche à comprendre pour cerner le rôle de l’oxygène dans la vinification et l’évolution des vins pour éviter que certains vins aient, trop tôt, "le béret sur le côté". Cette aparté chimique a eu le don de mettre notre "Ali le chimique", alias Régis, aux aguets. Après un intermezzo un peu spécial, un Pinot Gris de Reuilly, plus cuivré que rosé, on attaque les vins de Guillaume Sorbe, jeune vignerons, passionné, méticuleux et talentueux qui exerce du côté de Quincy et de Reuilly. Une démarche "éco-logique", des pratiques environnementales propres et réfléchies. Des vins de Poëte, expressif, fins, minéraux, de beaux Sauvignons, très loin des caricatures que l'on trouve parfois de ce côté de la Loire. Un jeune qui n'en veut et des vins que j'en veux. On change de registre et de région avec les vins de Julien Barraud. 3-barraud-VERGISSON.jpgPresque sur la Roche de Vergisson, le domaine Barraud a reçu la passion du vin en héritage et se la transmet au gré des générations, avec un credo, valoriser un savoir-faire et un terroir uniques. 2013, un Fuissé exotique, un Chaintré sur la poire mûre, un très beau Vergisson à la finale saline, St Véran "Arpège" et "en Crèche", sec et rond, "les Pommards", "les Châtaigniers", "Alliance", "La Verchère", "les Crays", "en France", "la Roche" des beaux vins, à la fois différents, mais toujours avec une belle trame, de belle acidité et une grande minéralité qui ponctue de longues finales. On termine la série de Julien Barraud par "en Buland", une parcelle située sur le versant Roche de Solutré, un Pouilly-Fuissé puissant, riche, à la fois exotique, subtil et complexe, avec toujours cette minéralité exceptionnelle qui souligne le vin de terroir. Une belle découverte que ce domaine méconnu.

4-Christophe-Jean-Grandmougin.jpgOn enchaine sans pause par les vins de Christophe Grandmougin du Domaine St Jacques à Rully. Un domaine chargé d'histoire. Jadis, demeure-étape sur le long chemin qui mène à Saint -Jacques de Compostelle (il y puise son nom), un domaine acquis en 1955 par Amédée Grandmougin et repris par son fils Christophe, en 1991. Un Aligoté pur et stylé, un Rully Village à la légère sucrosité et à la finale sanguine, un Rully blanc 1er cru "Marissou", riche, puisant, élégant avec une finale mentholée. On poursuit avec les vins de François Lumpp, indiscutablement l’un des viticulteurs phares de l’appellation Givry, qu’il a contribué, avec quelques autres, à hausser à un excellent niveau grâce à un travail patient et de longue haleine. "Clos des Vignes Rondes" sur le bonbon anglais, élégant, "Petit Marole" tilleul, paille et très fin, "Crausot", silex et fruit confit, une austérité joyeuse, très Chablisienne. 3 beaux 2013. On prolonge la matinée avec un Beaune 1er cru "les Coucherias" 2012 du domaine 11_-sebastien_gay.jpgMichel Gay et Fils avant d'attaquer la fratrie Ente. Benoit Ente, le plus jeune des deux frères, dirige un micro domaine de 3 hectares situé à Puligny-Montrachet. Aligoté 2013, réduction noble, pétard, iode, ça commence fort. Une rapide comparaison avec celui de son frangin Arnaud et Fabien enchaine les quilles comme une bonne gagneuse enchaîne les coups de flûte. Même pas le temps d'aller pisser ou de prendre des notes correctes. Puligny, Chassagne "la Houillère" très précis, 5-Benoit_Ente.jpg"Champ gain", les Folatieres "en la Richarde", racé et épicé, même si j'aurais préféré mieux pisser avant. Petit entr'acte avec "les Violines" de Jean-Yves Bizot, un vin borderline, avec de très beaux défauts et des accents d'herbes médicinales, mais on reparlera de ce vigneron plus tard, 3 pages et la dégustation de fait que commencer. Arnaud Ente, Meursault, c'est du sérieux et si vous êtes sérieux, une petite recherche sur ce blog vous permettra de tous savoir sur ce vigneron talentueux que j'apprécie particulièrement. "Clos des ambres" noisette, fumé, cailloux grillé avec une bouche funambulesque. "Sève du Clos", magistral, un grand vin à l'élégance indicible. "Gouttes d'or" et "Refert" pour terminer la matinée. J'envisage une mission miction mais la table est mise plus vite qu'un raid du GIGN.

coq.jpgUn repas de midi, aussi salutaire qu'un Prinpéran sur une gueule de bois. La troupe des Haut-Savoyards est emmené par Sergio, susnommé la terreur napolitaine d'Annemasse ou la crampe des Etrembières suivant son taux de Ph. Parfois Sergio, des fois Sergi mais jamais sergent-chef. Avant le repas, il était plutôt italien, mais avec la moustache de Portos, contrairement à son pote Aramis, alors que, raisonnablement, la seule chose qu’il y a d’italien chez lui c’est ses pneus de voiture. A la fin du déjeuner, il était plutôt Espingouin, tendance Pata Negra fumé. Faut dire qu'il ne crachait pas beaucoup l'animal. Il a terminé le déjeuner, piqueté comme une Merguez avec la voix de Farinelli chaque fois qu’il finissait de grumer son vin. Il nous a raconté son goût pour le free-fight conjugal et sa phobie pour les catcheurs qui lèchent le torse des vignerons en écoutant du Rondo-Veneziano. Fallait le voir attraper les flacons à la volée, se servir des rasades de compétition, ajuster le verre au trou que le Bon Dieu, un drôle de prévoyant celui-là, lui a percé sous le nez, à toutes fins utiles. Le reste du temps, il se torpillait les fonds de bouteilles restants, sous prétexte que ce vin ne fatiguait pas. Et pas de la piquette de contrebande, du Cascina Francia 04 de Conterno ou un excellent Buçaco Réserva Tinto 1988, un vin produit uniquement pour l’un des plus beaux hôtels du monde, le Palais du Buçaco au Portugal. Un bâtiment étonnant, reconstitution de style manuélin, inspiré par les œuvres comme la Tour de Belém. Un vin qui nous a transportés dans un monde de contes de fées plein de somptueuses fantaisies. Enfin, jusqu'à ce que Sergio ressorte des toilettes, l'air de celui qui vient de se soulager la conscience. Le Serge, il est du genre à entrer dans les toilettes avec l'envie d’élaborer des grandes théories qui révolutionneraient le monde, un peu comme Spinoza, Descartes, Kant, Goethe, Platini ou tous les autres grands pongistes de l’époque et qui ressort 15 mn plus tard, la blague aux lèvres. C'est pas de sa faute, la blague vient à lui, comme une révélation, comme Anne Roumanoff est apparue à Bernadette Soubirou. Le temps de débarrasser quelques Autrichiennes, une bonne Sciacchetra italienne et un Maury plus vieux que notre Ermite et nous revoilà reparti pour une après-midi rouge comme le diable de bourgogne.

Desjourneys_duperray_fabien.jpgOn débute par le millésime 2012 du Domaine Jules Desjourney, le bébé de Fabien, un Morgon exubérant, réglissé, mûr et encore tannique, un Fleurie "Moriers" burné, une "Chapelle des Bois" un peu fermé mais élégant et à la finale mentholée, un Chénas, légèrement réduis, à la grosse charge tannique, un Moulin à Vent, plus sage, limite timide, mais agréable. Le "Michelon" sent bon la cerise et la violette, gros potentiel, le "Chassignol" est assez fin et élégant, sur la fleur séchée avec une grosse matière et une trame serrée. Fabien redevient vigneron, avec sa vision, mais aussi ses interrogations. Il sait ce qu'il veut faire, mais il est à l'écoute de ses clients, il questionne et s'interroge, il a la gouaille intelligente, l'amitié facile, un franc parler qui déstabilise parfois, un grand cœur et un amour obsessionnel et communicatif du grand vin. Ses vins sont à son image, loin des clichés de la région, rude en apparence, tendre et fin une fois découvert. Il prend des risques pour faire un vin hors-norme, la normalité lui sied peu. Ses vins sont à la croisée d'un Hermitage ou d'un Chambertin, ils sont comme l'amitié, ils durent et se bonifie avec le temps.

On revient vers les vins de Christophe Grandmougin, Rully 1er cru "Marissou" acidulé, frais et aux tannins présents, "la Fosse", très griotte, marie subtilement finesse et puissance. Petit crochet vers les vins de Guillaume Sorbe, côté Cabernet des Poëte, assemblage de Côt et de Cabernet Franc, fruit noir, encre et épice, frais et gourmand, et le Côt des Poëte, 100% Côt, sur la mûre, les racines, les épices et de beaux tannins serrés. Deux Reuilly tendus, pinot noir, 30% de grappes entières pour le premier et 100% pour le second. Crochet au foie et retour à Givry, chez François Lumpp, "A Vigne Rouge" structuré et terreux, "la Brûlée" coulis de fruit, acidulé et graphitée, "Clos du Cras Long", sèveux, racé sur la cerise noire et "Crausot", un vin de terroir, terre, graphite et belle matière juteuse. Double salto arrière avec un pinot noir de Benoit Ente, fumé, grillé et très sureau, pour revenir chez Gay et fils. Un Chorey-les-Beaune avec des notes exotique de litchi et de fleurs séchées, un Savigny "old Fashion", un 1er cru "Serpentières" racé et élégant qui finit sur la rose. Aloxe-Corton plutôt fin et un "Coucherias" floral, sur la groseille avec une finale comme une caresse de la terre. Un Beaune "les Grève" rose fanée et groseille, un "les Toussaints" plus torréfié et confortable en bouche, un Corton "Renarde" qui ne renardait pas, mais qui pousse en bouche, austère au nez, caressant sur le palais.12_-Aleth_girardin.jpg Aleth Girardin, vigneronne! La dame annonce la couleur. Dans le milieu un peu macho de Pommard, il se fait sa place et une belle place. Ici, pas de virils tannins, c'est l'élégance et la souplesse féminine qui domine. Déjà, pour commencer, le pinot noir est sensuel, le Pommard village surprend par sa finesse, son grain, le Beaune 1er cru est gourmand, le Pommard 1er cru est fermé, mais on pressent le potentiel évident, "les Charmots" sont encore serrés, sèveux et austère, "les Epenots" sont de vieilles vignes racée et raffinée alors que les Rugiens nous emmènent sur un registre plus puissant, sauvage, un félin. C'est la première fois que je goûte les vins d'Aleth Girardin, c'est une vraie découverte, une belle surprise.

7-Jy_Bizot.jpgAvec Jean-Yves Bizot, on entre en Bourgogne comme on entre dans les ordres. Géologue de formation, vigneron presque par obligation, vigneron discret, Jean-Yves Bizot a été starisé au Japon par le désormais célèbre manga consacré au monde du vin "Les Gouttes de Dieu" (ne pas confondre avec les gouttes du vieux). Il serait faux de croire que sa notoriété ne vient que de cette bande-dessiné. C'est son travail dans la vigne, sa précision dans les chais, sa personnalité, qui transparaît dans ses vins. Une précision d'horloger Suisse, une suavité, des tannins de taffetas, des acidités maitrisées, la quintessence des grands terroirs de Vosnes. Un mini domaine d'à peine plus de 3ha, très peu de production, les vins sont mis en bouteille pièce par pièce, sur leurs lies, à la chèvre à deux becs, sans filtration ni collage. J'ai rarement bu un Bourgogne générique de cette qualité (peut être chez Leroy), c'est remarquable, de fruit, cassis, framboise, rose, merisier, pivoine, ronce, cèdre et cerise noire, quelle complexité! En bouche, c'est intense, doux, rond, gourmand, les adjectifs manquent, mais le plaisir reste. Le Vosnes village est géant, le même que le bourgogne, mais en mieux, plus de tout, plus de plaisir, de race, ça pinote la bouche et le cœur, "ça chie la classe", avec des notes de tabac de cuir et une sensation d'agrume et de menthol sur la finale. Une finesse et une profondeur sans pareil. Un vin qui fait vibrer le poil, trembloter le voix et fait traverser la terre de Vosnes. Une Conti light. C'est Régis qui en fait le résumé: "Putain de grand vin"!

Après une telle quille, je ne sais plus si c'est Jean-Yves Bizot qui a fait ce Volnay-Santenots chez Arnaud Ente ou si c'est l'inverse mais je sais que j'ai encore des découvertes à faire. Attention, grosse série Lecheneaut. Le domaine Lecheneaut, c'est Philippe et Vincent Lecheneaut et le Bourgogne est leur domaine. 13-_lechenaud.jpgSitué à Nuits Saint Georges, les deux Frères exploitent dix hectares de vignes éparpillés dans dix-huit appellations de la Côte de Nuits. Hautes Côtes de Nuits pour commencer, Chorey-les-Beaune, Gevrey-Chambertin très racé, Marsannay "les Sampagny" sur les fruits noirs, l'encre et avec une bouche généreuse et flatteuse. Très beau Marsannay. Un Nuits St Georges racé, "au Chouillet" sur la mûre, "les Damodes" très élégant, "les Pruliers" ferreux, un Vosnes plus élevé, sur le chocolat, un Morey très classique, terreux, pur et précis, un Morey "Clos des Ormes" sur la violette, la rose avec une grande finesse, des tannins souples et une finale graphitée et fraiche. Le Chambolle village et le 1er cru sont précis alors que le Clos de la Roche possède un touché, un grain superbe. Il est presque inutile de présenter le domaine 13-_Christophe_perrot_minot.jpgPerrot-Minot, les vins du domaine sont parmi les plus recherchés. Christophe Perrot-Minot, jeune vigneron d'une quarantaine d'année, a fait des vins modernes mais construit, purs et denses. Mais son goût, sa vision du vin a changé, il a adouci sa vinification, arrondi ses vins, intégré l'élevage, travaillé ses vigne pour obtenir des vins "haute couture". Le NSG "la Richemone" possède un beau fruit serré, racé et de beaux tannins granuleux, Le Vosnes "Beaux Monts" est raffiné, avec de la chair et un touché de bouche précis et sensuel, alors que le Charmes-Chambertin est racé, avec de belles notes florales et une bouche précise, intense et fraiche.

bouchon-Echezeaux-DRC.jpgA ce stade de la dégustation, on a tous les dents tartriqués, à la limite du déchaussement. Sergio est autant Papy Mougeot que Morgeot. Il marmonne des trucs incompréhensibles, du genre qu'il adore le Tariquet à moins 10 degré et que le whisky espagnol est meilleur que l'Albanais, puis il part pisser pour la 32 fois en chantant : "Est-ce que le Schmilblick, tient dans la main, tient dans la main. Je pense à la même chose que vous dégoûtant". 120 vins selon les organisateurs, 100 selon la police et 107 selon mon foie. En 16 heures, ça ne fait que moins de 7 à l'heure, de quoi on va se plaindre? Repas du soir, devinez quoi? On a soif, un vieux jaune 1959, deux ou trois quilles pour rigoler, Paolo Scavino Barolo "Bric del Fiasc" 1997 que certains ont trouvé trop viril mais que perso, j'ai trouvé sous mes coquillettes. On termine cette soirée magique en sirotant un Magnum de la DRC. Echezeaux 2003, même dans un millésime chaud, c'est racé, d'une grande noblesse, même après un tel marathon, il se détache. Les légendes ne meurent jamais.

Petits-remedes-contre-le-lendemain-de-reveillon.gif1h du mat, j'ai plus soif! On a perdu Sergio, on le cherche comme un prostatique les pissotières au Salon des vins de France. Il stagne sur le quai de chargement, chargé comme un junkie, la braguette ouverte comme les portes d'un stade un dimanche après-midi, il passe aussi inaperçu qu'une auto de pompiers dans la vitrine d'un sex-shop. Un chorizo sous cellophane, il a des yeux de goret lubrique, le sourire du bonhomme qui vient d'être sauvé de la constipation et le foie qui revendique son indépendance. Demain il aura une gueule de bois qui intéressera surement un charpentier Haut-Savoyard. Dans cet état, il est capable de se badigeonner le croupion avec du mascarpone, une vieille tradition italienne selon lui, mais il serait incapable de comprendre les Télétubies en Suisse-Allemand, vu qu'il a la boite crânienne d'un brigadier de gendarmerie et les yeux myxomatosés. Il est chargé avec le foie dans la boite à gant de la voiture qui le ramène chez sa dame de Haute-Savoie, elle va avoir du taf pour le remettre black et decker.

Extension du domaine du vin: Un immense merci à Fabien Duperray pour sa générosité, sa simplicité. "C'est une grande preuve de noblesse que l'admiration survive à l'amitié" (Jules Renard – encore un Jules). L'aventure Beaujolaise dans laquelle s'est lancée Fabien Duperray est séduisante, il faut de la moelle et se retrousser les manches pour essayer de faire un grand vin dans le Beaujolais. Il fallait surtout en avoir l'intention. Fabien est un homme qui place ses convictions, sa vision du vin avant ses intérêts financiers. En cela, c'est remarquable en ces temps de terroir caisse. C'est un idéaliste réaliste, mais avant tout, un passionné partageur, à la recherche du meilleur pour sa région, ses poulains et ses clients. On reviendra et Hannibal sera du voyage…

NB: Un grand merci et une grosse bise à Isabelle, parfaite organisatrice, que nous avons oublié de remercier et de saluer en partant.